Malgré quelques piques, le débat d’hier est resté relativement courtois. L’exercice était périlleux: il fallait être capable de mettre en lumière les faiblesses et contradictions de son adversaire, sans tomber dans l’attaque personnelle. À mon sens, Martine Aubry a été plus précise et plus incisive, sans pour autant tomber dans l’agressivité. Mais à cause de la technicité du débat, certaines contradictions n’ont pas forcément sauté aux yeux. Voici donc un petit récapitulatif des désaccords sur le fond du débat d’hier.
Le Contrat de Génération
Désaccord le plus marqué, sur le Contrat de Génération, mesure phare du programme de François Hollande, que Martine a démonté avec pas mal de succès (le contrat, pas François…). En gros il s’agit d’une exonération de charges aux entreprises qui embauchent un jeune le temps qu’un de leur senior parte à la retraite, histoire de favoriser le transfert de compétences. Le problème, c’est que malgré son coût important, 8 milliards environ, cette mesure risque de ne pas créer beaucoup d’emplois, pour une raison simple, c’est que les entreprises qui ont intérêt à favoriser le transfert de compétences entre senior et jeunes le font déjà, car elles y sont déjà obligées pour assurer le renouvellement de leur main d’œuvre. Ces entreprises bénéficieront donc d’exonérations de cotisations sans réel bénéfice pour l’emploi, d’où l’effet d’aubaine dénoncé.
Aubry a aussi souligné que la grosse majorité des syndicats étaient opposés au projet. Ainsi, Maurad Rabhi, secrétaire CGT aux questions d’emploi, déclare: « Non seulement ce pacte générationnel pèserait lourdement sur les caisses sociales en ne réglant pas le problème de l’emploi. Mais encore il comporte le risque de créer des super effets d’aubaines pour les employeurs. Tout au contraire, il faut en finir avec les aides publiques versées aveuglement sans réelles contreparties ». Même diagnostic pour FO, et Solidaires qui qualifie le contrat de « bricolage couteux qui ne s’attaquerait que marginalement aux racines du chômage de masse ». Bref, pratiquement tout le monde est contre, sauf l’UNSA, qui adhérerait au truc. Après ce rappel de l’hostilité des syndicats à la mesure, François Hollande n’a pas insisté, et est rapidement passé à autre chose.
Le ralliement de Ségolène Royal
Pour justifier son ralliement à François Hollande, Ségolène Royal a dit que celui-ci avait intégré certaines de ses propositions, en particulier l’interdiction des licenciements boursiers. Pendant le débat, François Hollande a été interrogé sur le sujet et… a contourné la question, puis rappelé sa proposition de faire payer les entreprises qui licencient (qu’il avait déjà défendue dans les débats précédant le premier tour). Autrement dit, il n’interdirait pas les licenciements boursiers. Il est donc clair qu’il n’a pas du tout intégré la proposition de son ex-compagne, contrairement à ce qui était promis.
Par contre, il a bien fini par accepter le non-cumul des mandats, comme Aubry et Royal le défendent depuis longtemps, mais en précisant bien que c’était parce que “le parti l’avait voté”. Aubry lui a reproché d’avoir freiné l’adoption de cette mesure: “Le non cumul des mandats, tu le sais François tu n’étais pas d’accord.” N’oublions pas non plus que François Hollande est lui-même à la fois président du conseil général de Corrèze et député, donc peut-être mal placé pour défendre ce non-cumul. Quoi qu’il en soit, ce changement de position reste tout de même une bonne chose, en espérant qu’il soit définitif.
L’histoire du redoublement
Hollande a proposé l’embauche de 60 000 profs de plus, financée par la fin des redoublements (mesures qui s’équilibreraient à 2.5 milliards d’euros chacune). Le souci, c’est que d’une part, le redoublement est souvent utile, voire inévitable pour ne pas envoyer dans une classe des élèves qui n’ont pas le niveau (il n’a pas précisé comment éviter ça). Mais d’autre part, les économies supposées par la suppression du redoublement sont en fait des économies de profs. Ben oui, le coût supplémentaire du redoublement, c’est avant tout un coût en personnel pour prendre en charge les élèves qui restent plus longtemps dans le circuit scolaire. Donc l’idée serait de financer l’augmentation du nombre de profs par une diminution du nombre de profs…
Hollande a tenté d’expliquer la contradiction (apparente ?) par le rétablissement d’une année de formation supplémentaire des professeurs à l’IUFM, qui nécessiterait 16 000 postes dès la première année. Ça peut sembler cohérent, mais dans ce cas pourquoi promettre des postes en plus, puisqu’il s’agit plutôt de réaffecter les postes ? L’argent économisé par la suppression du redoublement permettrait une meilleure formation des enseignants. Dit comme ça, ça semble revenir au même.
La retraite à 60 ans
Une attaque d’Aubry a été malheureusement maladroite, c’est sur le sujet des retraites. Martine Aubry s’est pris un peu les pieds dans le tapis, et a été relativement peu compréhensible sur ce sujet. C’est dommage, car ici aussi la contradiction mérite d’être soulignée. Si elle a cité Pascal Terrasse, c’est parce qu’il s’agit du responsable du dossier des retraites de François Hollande. Elle n’a pas non plus cité mot pour mot ce député, qui s’était déclaré quelques jours avant opposé au retour à 60 ans, voire même favorable à l’augmentation de l’age légal de départ. C’est pourtant instructif (citation de Mediapart):
« En France, nous avons eu une réforme dure qui a instauré une borne d’âge un peu plus courte qu’ailleurs mais avec une durée de cotisation beaucoup plus longue que chez nos voisins européens. Pourtant, compte tenu de la situation de la CNAV et de ses déficits auxquels les deux réformes Fillon n’ont pas mis fin, je ne pense pas que nous reviendrons sur la borne d’âge (des 62 ans). La vérité, c’est qu’il faudrait qu’on aille à 65 ans pour arriver à trouver les équilibres financiers compte tenu des enjeux démographiques. » Il semblerait donc que le principal conseil de François Hollande en la matière soit favorable à une augmentation de l’âge de la retraite, quand Martine Aubry et les autres candidats se sont prononcé clairement pour revenir à 60 ans.
À noter que Hollande a accusé Aubry d’avoir mal compris son conseiller, et que Pascal Terrasse a ensuite publié un démenti. Démenti qui s’est avéré être bidon… Pas de bol, Libération s’est procuré l’enregistrement de son intervention où il prône la retraite à 65 ans, et il n’y a aucune ambiguïté possible sur ses propos. Il a ensuite affirmé avoir parlé “à titre personnel”. On l’espère…
Protectionnisme et austérité
François Hollande s’était déjà prononcé contre le “juste-échange” défendu par Martine Aubry (des droits de douane basés non sur des critères économiques, mais sur des critères humains, comme le respect des Droits de l’Homme et le respect de l’environnement). Il a mis un peu d’eau dans son vin, en défendant la réciprocité des échanges et des législations entre pays, mais on est tout de même loin du compte. D’après lui, “on a besoin de la Chine, on leur achète des produits MAIS on leur vend des matériels”. Sauf que, s’il est évident que nous commerçons bien à double sens avec la Chine et que nous leur vendons de matières premières, la Chine nous vend pour beaucoup, beaucoup plus que ce qu’elle nous achète…
Sur l’austérité, Hollande a promis le retour à l’équilibre budgétaire à l’horizon 2017, promesse condamnée (à juste titre) par Martine Aubry, pour la simple raison que le contexte international est trop incertain pour prévoir maintenant les dépenses que l’État devra faire ou non d’ici à cinq ans. Elle a rappelé que ce genre de promesse n’a pour seul effet que de se lier les mains, en supprimant toute marge de manœuvre éventuelle de l’État dans les moments difficiles. C’est le même principe que l’idée de la “règle d’or”. Elle a rappelé que l’austérité était contre-productive (comme ça a été le cas en Grèce): “Si on baisse les dépenses publiques, on réduit le déficit la 1ère année, mais on casse la croissance sur le moyen et long terme”.
L’égalité femmes-hommes
Malgré les nombreuses relances de Martine Aubry sur ce point (qu’elle a abordé trois fois, en insistant vraiment lourdement la troisième fois), François n’a pas cru bon de parler de l’égalité femmes-hommes. Tout juste a t-il survolé très vaguement et très rapidement ce point lors de sa conclusion, et seulement parce que Martine venait d’insister dessus. Il faut noter aussi qu’il n’en avait quasiment pas parlé dans les débats précédents, tout comme les autres candidats (Valls, Montebourg et Baylet). Seules Martine Aubry et Ségolène Royal avaient abordé le sujet, ce qui est vraiment dommage. D’autant plus que 52% de l’humanité sont des femmes, ça la fout mal quand même.
Conclusion
J’ai essayé de mettre en lumière les grosses différences que j’ai pu voir entre les deux candidats, et les contradictions que j’ai trouvé. S’il ne faut pas tomber dans l’agressivité face à un candidat ni dans les attaques personnelles, il me semble légitime dans un débat de tenter mettre en lumière les contradictions de son adversaire Je ne peux pas prétendre à l’objectivité, puisque je défends Martine Aubry depuis longtemps, mais j’ai essayé de ne reprendre que les arguments qui ont été échangés lors de ce débat. Je ne suis d’ailleurs pas le seul à avoir trouvé Martine Aubry meilleure sur le fond. Si je me suis trompé quelque part ou que j’ai oublié quelque chose, n’hésitez-pas à me le signaler (en com’ ou par twitter), je mettrai à jour le billet.